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Usagi, le lapin samouraï

publié le 13 juin 2018, par Alban

Comme tout aïkidoka, je suis plutôt un curieux de la culture nipponne. Sans être un fan hardcore, disons que si l'occasion se présente, j'aime bien m'imprégner un tant soi peu du creuset culturel qui a permis la naissance de l'art martial que nous pratiquons. D'une manière plus générale, qu'il s'agisse de musique, de peinture, de danse (ou de pratiques martiales en l'occurrence), je trouve qu'il est important d'avoir quelques notions sur leurs contextes de création. Et je crois que multiplier les approches (historiques, sociologiques, philosophiques, économiques…) nous aide à mieux comprendre ce que nous faisons aujourd'hui. Pour cela, je ne privilégie pas un support plus qu'un autre. Il suffit de savoir où chercher quoi (ça évite d'avoir à reprocher à une thèse universitaire de ne pas être hilarante ou à une œuvre de fiction d'être trop éloignée de la réalité).

Parmi tous les médias qui s'offrent à nous, la bande dessinée est sans doute l'un des plus ludiques tout en pouvant être une mine d'informations incroyable. Le comics « Usagi Yojimbo » de Stan Sakai (et non ce n'est pas un manga) en est la parfaite illustration.

 

Les aventures du lapin samouraï se déroulent au Japon au commencement de la période d'Edo (la narration démarre après la bataille de Sekigahara donc au tout début du 17ème siècle). Dans cette série anthropomorphique où les humains sont remplacés par des animaux, le héros est un rônin (samouraï sans maître) : Miyamoto Usagi. Suite à la défaite de son seigneur  lors de la fameuse bataille évoquée plus haut, il parcourt le pays en « shogyusha » (pèlerin guerrier), monnayant parfois ses services et rencontrant maints dangers tout au long de son périple. La bande dessinée, en noir et blanc, est découpée en plusieurs histoires plus ou moins indépendantes. En toile de fond, l'auteur développe une intrigue plus profonde qui permet aux grands arcs narratifs de la série de se développer et donne de la profondeur au récit.

On peut noter deux références très importantes dans cette série. Le personnage d'Usagi est directement inspiré du célèbre samouraï Miyamoto Musashi. L'histoire de notre lapin, sa quête, ses talents de bretteur ou encore plus simplement son nom. Les similitudes sont trop évidentes pour ne pas être volontaires. Et l'ambiance de cette bande dessinée est très clairement inspirée des films d'Akira Kurosawa. La mine patibulaire des rônins, les bonzes mystérieux, les bandits de grands chemins, l'ambiance et le rythme imposés par certaines cases… Les hommages au cinéma de Kurosawa sont légions tout au long des pages.

Stan Sakai aurait pu en rester là pour développer son histoire et faire évoluer ses personnages. Mais il décide d'étoffer le décor et de dresser une toile de fond  qui regorge de détails tous aussi crédibles les uns que les autres. Usagi Yojimbo apporte énormément de détails sur la vie et les mœurs du Japon médiéval. En le lisant, le lecteur s'imprègne petit à petit de l'environnement dans lequel évolue le personnage jusqu'à arriver à une compréhension assez complète et, somme toute, assez fidèle de la mentalité des habitants du Japon de l'époque (pour autant qu'on puisse en juger). Pour les Européens que nous sommes, les aventures d'Usagi permettent d'approcher des concepts difficiles à appréhender tels que le système de castes sociales, l'honneur au sens japonais du terme, le devoir de l'individu envers le groupe (gumi). Le héros étant lui-même en quête de compréhension, le ton est toujours neutre et permet au lecteur de se forger une opinion qui lui est propre.

Plus concrètement, l'architecture, les vêtements et de nombreux objets sont dessinés en respectant le style de l'époque. On découvre la culture du riz, le système de pesée, la monnaie, la fabrication des tambours taïko, les fêtes populaires, la cérémonie du thé… Le lecteur découvre les gestes qui rythmaient la vie quotidienne du Japon ancien en suivant les pas du héros.

Parfois, le récit verse dans le fantastique. Le prétexte pour Stan Sakai d'introduire des créatures du folklore japonais. Et donc au besoin, notre rônin deviendra chasseur de mauvais esprits et débarrassera villes, campagnes ou monastères de kappas, tengus, onis et autres yureis indésirables.

Les arts martiaux ne sont pas en reste. Les armes et leur maniement sont très largement représentés. Le katana et le bokken occupent la place de choix bien sûr, mais les « animaux-bushis » utilisent un large panel d'armes : yari, naginata, shuriken, yumi, jitte, kanigawa… Inutile d'en dresser la liste exhaustive. Les différentes catégories de guerriers sont également représentées. Des samouraïs au service de puissants daimyos jusqu'aux traîne-savates toujours à l'affût d'un mauvais coup en passant par les shinobis (ninjas), les yamabushis (moines guerriers), les onna-bushis (femmes guerrières), les rônins désargentés et les bandes de brigands plus ou moins organisées qui formeront plus tard les puissantes organisations Yakuzas.

Alors attention : certes il y a des méchants, de la bagarre, les coups de katana pleuvent et il n'est pas rare de voir une bonne vieille technique de jujistu au détour d'une case. Mais il ne faudrait pas réduire cette BD à un simple univers violent. Il y a de la violence certes, mais parce que l'époque dans laquelle l'histoire s'ancre est violente. Elle est somme toute relative et laisse volontiers la place à la poésie, l'humour ou la rêverie.

Les quelques cases présentées ici vous auront donné une idée du style de Stan Sakai. C'est une série qui existe depuis de nombreuses années, donc le trait a sensiblement évolué entre le premier tome et le plus récent. Personnellement, quelque soit le volume, je suis à chaque fois bluffé par les expressions humaines que l'auteur parvient à donner à ses animaux…

Vous l'aurez compris, ce comics est d'une richesse incroyable pour qui prend le temps d'en détailler les cases. Je ne peux que vous le conseiller, et ce, sans restriction d'âge. Les plus jeunes y trouveront simplement les aventures d'un lapin balèze et sympathique (du moment qu'on ne vient pas lui chercher des noises), et les plus grands auront le plaisir de découvrir une évocation très documentée du Japon au début de l'ère d'Edo.

Alors foncez chez votre libraire préféré et bonne lecture ! « Ikke ! »


Les illustrations de cet article sont issues de planches en anglais. Bien entendu, vous trouverez les aventures d'Usagi en français sans aucun souci.

 

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