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Sen no sen ou sen sen no sen ?

par Romuald publié le 06.04.21

Quand on débute l’aïkido, et souvent pendant une longue période, on apprend que réaliser une technique c’est réagir à une attaque. Et donc, tout naturellement, on attend l’attaque d’uke pour débuter la technique. On appelle cela : « go no sen ». Puis on découvre qu’en pratiquant plus intensément, il devient essentiel de « lire » le moment précis de l’attaque dans l’attitude d’uke, ceci afin de débuter la technique dans le même temps que l’attaque. Cette forme de pratique est appelé « taï no sen ». Et puis, on en vient à anticiper très légèrement l'attaque. C'est cette dernière forme de pratique qui pourrait être appelée « sen no sen ». Mais nous verrons que c’est à peine plus complexe que ça.

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Anticipation ou provocation ?

En anticipant l'attaque d'uke, on augmente nos chances de sortir de la ligne correctement pour se placer et réaliser ensuite la technique. Bien évidemment, les principes du ma-aï (gestion de l’espace et de la distance) et du de-aï (timing) participe grandement à l'expression de l'aïki dans ce contexte. Cependant, l’objectif suprême qui serait à atteindre est en fait encore un peu plus fin. In fine, ce serait à tori d' agir le premier et provoquer ainsi, par son attitude mentale et corporelle, l’attaque d’uke. C’est cette situation de travail qui est parfois dénommée « sen sen no sen ».

Cette situation peut paraître contradictoire avec le caractère non-agressif et pacifique de l’aïkido. Mais on doit prendre en compte l’idée que la situation est celle d'un combat inéluctable : uke a déjà choisi d’attaquer d’une façon ou d’une autre.

 

Tori n’est pas censé simplement attendre l’attaque sans savoir d’où elle viendra ni comment. Par sa sollicitation de l’attaque, il conditionne d'une certaine manière l'action d’uke au moment et à l'endroit qu'il aura choisis. Il aménage les conditions de l'action pour réaliser sa technique d'aïkido. Cette situation est bien illustrée en jō nage waza lorsque tori présente le jō à uke qui est alors contraint de le saisir, ce qui permet à tori de développer sa technique.

Bref, c’est donc tori qui agit de façon à solliciter une attaque. Et cette situation bien précise porte un nom en aïkido… et même plusieurs noms. En effet, des professeurs utilisent indifféremment « sen no sen » ou « sen sen no sen » pour cette même situation… Sachant que « sen » pourrait être traduit par « avant », « initier » ou « anticipation », le terme « sen no sen » pourrait éventuellement se traduire par « anticiper l'initiative… ». Quant à « sen sen no sen »… bref autant ne pas chercher à traduire.

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Quelle définition alors ?

Alors comment démêler cela ? « Sen no sen » ou « sen sen no sen » ? Chaque professeur semble avoir son avis — parfois ferme d’ailleurs —. Mon intention n'est ni de trancher ni de dicter quoi que ce soit. Je vous fais juste part de mon humble réflexion.

Tout d’abord, à titre personnel, la première fois que j’ai entendu parler de la recherche de « sen no sen », c’était lors d’un stage de Paul Muller — DTR de la région Alsace, 7ème dan Aïkikaï — et  élève, entre autres, de Nakazono senseï et de Chiba senseï. J’espère parvenir à reprendre l’esprit de ses propos lorsqu’il nous demandait de travailler autant que possible en « sen no sen ». Il nous demandait de « deviner l’intention d’attaque pour initier votre mouvement avant le mouvement d’uke et ainsi provoquer ce mouvement d’attaque, même si l’intention d’attaque était déjà présente »… Pas toujours facile à expliquer avec des mots et pas forcément plus simple à démontrer sur un tatami !

J’ai retrouvé cette même vision du « sen no sen » décrit comme « anticiper l’intention d’attaque » d’uke — et non pas anticiper l’attaque elle-même —, dans un article de Nicolas Lorber, karatéka, aïkidoka — et pas que — dans lequel il écrit pour « simplifier » :

• 1 - Si « sen » est l’action d’attaque : « go no sen » correspond à laisser se dérouler l’attaque et contre-attaquer dans un second temps.

• 2 - Si « sen est l’intention d’attaque » : « taï no sen » correspond alors à une contre-attaque faisant suite à l’intention du partenaire. Il s’agit donc du moment même où l’autre déclenche son attaque.

• 3 - Si « sen » est l’action d’attaque : « sen no sen » correspond à une attaque au moment même où l’autre déclenche la sienne. Ce troisième cas est donc équivalent au cas au deuxième.

• 4 - Si « sen » est l’intention d’attaque :« sen no sen » correspond alors à déclencher son attaque dès que l’autre a l’intention de la sienne. Il n’a donc pas encore fait l’action d’attaquer.

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Ici, dans la quatrième situation, on a bien tori qui déclenche la technique dès qu’il visualise l’intention d’attaque d’uke, et donc avant l’attaque elle-même. Le développement de cette attaque pourrait être ainsi consécutif à l’attaque anticipée de tori. Bref, ça y est, on commence déjà à perdre la tête. Alors comment s’y retrouver ? Je n’ai pas vraiment de réponse car cela dépendra en fait de la vision de chaque enseignant.

Néanmoins je rejoins l’auteur quand il dit que cette appréciation dépend de la vision de chaque enseignant. L’important n’est finalement pas de savoir comment nommer telle ou telle sorte de timing. Mais plutôt de bien les différencier et, à termes, d’être capable de les appliquer consciemment.

 

Malgré tout, j’ai conscience que cette double dénomination reste confuse, car on trouve régulièrement « sen sen no sen » dans les lexiques ou articles traitant du timing de réponse à l’attaque. Pour résumer le concept, il est alors souvent écrit que « sen sen no sen » est un concept encore plus fin. La répétition du terme « sen » ferait référence à l’instant qui est avant « sen no sen ». Saito senseï en parlait comme le fait d'« appeler le ki de votre partenaire »… Même si cela est certainement d’une complexité réelle difficilement explicable en mots, cela pourrait correspondre à un premier mouvement initié par tori pour anticiper et solliciter l’attaque d’uke… On voit que cela rejoint de façon très proche l’idée de « sen no sen » développée plus haut par Paul Muller et Nicolas Lorber.

Nous avons plus ou moins défini le concept et la situation, mais finalement le doute subsiste : doit-on utiliser les mots « sen no sen » ou « sen sen no sen » ? Et quand on doute, le plus sûr est de retourner à la source.

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Retour aux sources

Et la source en aïkido c’est … Morihei Ueshiba bien sûr ! Dans une interview réalisée en 1957, le fondateur de l'aïkido évoque ces termes de « sen no sen » et « sen sen no sen » en allant même bien au-delà :

— Ō Senseï : En aïkido, il n’y absolument aucune attaque. Attaquer signifie que l’esprit a déjà perdu. Nous adhérons au principe de non-résistance absolue, à savoir que nous ne nous opposons pas à l’attaquant. Ainsi, il n’y a pas d’adversaire en aïkido. La victoire en aïkido est « masakatsu agatsu » (la véritable victoire est la victoire remportée sur soi-même) : à partir du moment où tu gagnes en complet accord avec la mission divine, tu possèdes la force absolue.

— Aikido Journal : Est-ce que ça a un rapport avec « go no sen » ? (…)

— Ō Senseï : Absolument pas. Ce n’est pas une question de « sen sen no sen » ou de « sen no sen ». Si je devais le dire avec des mots, je dirais que tu contrôles ton partenaire sans chercher à le contrôler. Ceci étant, le statut de la victoire permanente, ce n’est pas une question de gagner ou perdre face à un adversaire. Dans ce sens il n’y a pas d’adversaire en aïkido. À partir du moment où tu as un adversaire, il devient une part de toi. »

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Comme avec la plupart de ses interviews, Ō Senseï ne nous apporte pas toujours la clarté immédiate que nous attendrions à notre époque, avec notre culture. On note toutefois qu’il commence par dire qu’il n’y a pas d’attaque en aïkido, alors que nous cherchons justement à définir le moment de l’attaque… Il poursuit en disant que ce n’est pas une question de « sen sen no sen » ou de « sen no sen ». Dommage car c’est justement ce que j’aurais aimé le voir définir ! Pour comprendre ses paroles, nous devons prendre en considération le fait qu'Ō Senseï possédait un tel niveau de perception qu’il dépassait probablement ce type de conceptions.

Néanmoins je note que lui-même ne souhaitait pas résumer ce moment de l’attaque à une histoire de concept, et probablement encore moins à le réduire à un nom précis (« sen no sen » ou « sen sen no sen »). Nous n’avons donc peut-être tout simplement pas besoin de trouver des termes précis pour des concepts que nous avons nous-mêmes des difficultés à formaliser.

 

Que conclure ?

Pour ma part, je reste sur l’idée de recherche de ce ressenti cité plus haut et pouvant parfaitement correspondre au terme « sen no sen » que j’ai pu apprendre : tori déclenche la technique dès qu’il visualise l’intention d’attaque d’uke et avant l’attaque elle-même. Ceci est à mon sens un travail permanent car à reprendre selon le rythme donné à la pratique, le partenaire de travail, sa propre vigilance… Quant à « appeler le ki du partenaire », je vous laisse travailler dessus. Bref, les chemins sont nombreux qui nous mènent sur la Voie et le nom de chacun d’eux importe peu.

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Les photographies qui illustrent cet article ont été prises par Penny Maycock lors d'un stage de Sawada Shihan.

Pour aller plus loin :