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D'où viennent les samouraïs ?

par Alban publié le 11.05.21

Figure emblématique du Japon, guerrier de légende armé d'un sabre non moins légendaire, adepte d'un code d'honneur mythique, le samouraï est sans doute l'une des figures guerrières les plus connues et les plus récurrentes de la culture mondialisée. Littérature, films, BD, documentaires, mangas, ouvrages spécialisés, animés, jeux vidéos… Pas un support n'aura été épargné par ce guerrier fabuleux qui aura finalement tout conquis. Pourtant, bien qu'ultra populaire, le samouraï reste mal connu. Derrière le voile de la légende, la réalité de ces hommes — et aussi de ces femmes — n'est pas aussi claire qu'on pourrait le penser. En tout cas, comme souvent, elle est bien moins romantique… Non, le katana n'est pas l'arme ultime ; non, les samouraïs n'avait pas toujours un comportement honorable ; oui ils savaient se montrer brutaux, iniques et perfides au besoin ; et oui, il n'y a pas toujours eu de samouraïs au Japon. Sans prétendre résoudre tous ces mystères, nous allons tenter d'y voir plus clair sur cette dernière question : d'où viennent-ils ? Même si la réponse ne saurait être définitive, essayons de comprendre comment sont apparus ces guerriers et comment ils se sont constitués en une classe  sociale distincte au sein de la société japonaise.

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Un peu de japonais

Le mot « samouraï » s'est imposé en Occident au milieu du XIXe siècle pour désigner les guerriers japonais. Il apparaît pour la première fois au Xe siècle et dérive du verbe « saburau », qui signifie « servir ». C'est donc un vocable relativement récent au regard de l'histoire militaire du Japon. Quoiqu'il en soit, le samouraï serait ainsi à l'origine un serviteur. Mais très vite, dès le XIIe siècle, le terme désigne un serviteur particulier armé et membre de l'escorte d'un puissant, une sorte de garde du corps. Auparavant, les guerriers pouvaient être désignés par les termes « mono no fu», « tsuwamno » ou encore par « bushi » qui est sans doute le plus connu des trois. Ces différentes appellations sont généralement traduites par « hommes d'armes ». Même si «samouraï » et « bushi » sont bien souvent synonymes dans les textes, il ne faut pas les confondre pour autant. En tout cas, dans leurs acceptions modernes et non-japonaises, ils désignent des guerriers de périodes différentes, recouvrant ainsi des réalités sociales, historiques et politiques distinctes.

 

Les origines

Alors autant le dire dès le départ, comme souvent en Histoire, rien n'est certain. Même si le Japon connaît l'écriture depuis le VIe siècle — importée depuis la Chine — et que les sources écrites sont relativement abondantes, les origines des samouraïs ne sont pas claires et les avis des spécialistes divergent. Une chose est pourtant à peu près sûre : si les samouraïs sont surtout célèbres pour le maniement du katana, leurs origines remontraient pourtant dans la constitution de groupes d'archers montés.

Des archers à cheval

Jusqu'à la fin de la période Nara (791-794), le Japon disposait d'une armée inspirée du modèle chinois et fondée sur la conscription. Les jeunes hommes étaient répartis dans divers corps attachés au service des différentes provinces de l'empire. Mais cette force se révéla inefficace pour lutter contre les Aïnous et les Emishi. Redoutables archers cavaliers, ceux-ci se sont montrés très efficaces pour tenir tête aux troupes impériales de l'époque qui s'appuyaient essentiellement sur une infanterie lourdement équipée. L'empereur décida donc de rénover ce système militaire avec un double objectif : réduire le poids du service militaire chez les paysans — sur qui reposait l'économie — et introduire l'usage d'une force de cavaliers montés issus de milieux plus aisés à opposer à ces groupes barbares.

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Japonais ou non ?

L'emploi de groupes d'archers montés est somme toute logique. Le Japon, à cette époque — comme encore pour de nombreux siècles —, baignait dans une sphère culturelle dominée par le modèle chinois. Or, l'archerie à cheval faisait largement partie du paysage martial de l'Asie. À travers les siècles, cette tradition guerrière se retrouve de la Corée à la Turquie, en passant par les steppes eurasiennes. Sans être exhaustif, citons les Seldjoukides, les Sarmates, les Scythes, les Coumans et bien évidemment les Mongols. Pour en revenir au Japon du VIIIe siècle, il est tout à fait vraisemblable, qu'empruntant de nombreux éléments au continent et à l'Empire du Milieu, le pouvoir central japonais importe également cette tradition martiale. D'ailleurs, est-ce que certains de ces archers auraient émigrés vers le Japon pour y implanter leur expertise de l'archerie à cheval ?

Certains auteurs pensent, au contraire, que ces archers montés auraient été recrutés et/ou inspirés parmi des éléments indigènes. On pense notamment à ces fameux Emishi qui ont tant posés de problème au pouvoir central naissant. Pour faire court, certaines tribus ou groupes Emishi se sont ralliées aux japonais incorporant de fait des archers montées aux forces impériales, même si ces troupes fonctionnaient de manière autonome.

Un autre phénomène est à relever. Des troubles ont lieu au cours des Xe et XIe siècles et la Cour impériale a de plus en plus de difficulté à faire régner l'ordre dans les provinces. Dans le Kantō, à l'Est du pays, la situation semble s'être particulièrement dégradée et cette région constituée de vastes plaines connaît une montée en puissance économique nouvelle. On remarque notamment qu'elle se spécialise dans l'élevage de chevaux — de véritables prairies artificielles ont été mises à jour. Les guerriers qui naîtront dans cette région seront avant tout des cavaliers.

Cette question reste donc finalement assez ouverte car, à ce jour, aucun élément ne permet de confirmer ou d'infirmer l'une ou l'autre de ces hypothèses. Toujours est-il qu'avec l'époque Heian, le place de ces archers dans le paysage martial nippon va commencer à évoluer.

 

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Constitution d'une élite guerrière

 

Des « armées » privées

Si l'ère Heian (794-1085) est pour la cour impériale une période de paix et de prospérité, les provinces, en revanche, étaient secouées par des révoltes de natures diverses. Même si elles étaient réprimées par les gouverneurs, les petits fermiers se placèrent peu à peu sous la protection de puissantes familles de propriétaires terriens, qui de ce fait s'enrichirent et furent en mesure de recruter des armées privées, constituées de mercenaires mais aussi de simples civils. Ces armées, dans lesquelles nous retrouvons des archers montés, conféraient une certaine indépendance à ces propriétaires terriens. Cette puissance nouvellement acquise leur permettait non seulement de défendre leurs terres contre les menaces diverses, mais aussi de s'étendre aux dépens de leurs voisins.

La conquête du pouvoir

Ce phénomène va s'accentuer à la période Kamakura (1085-1333). Devant l’effacement progressif de l’État impérial et la montée de l’insécurité, la militarisation des notables devient la norme. Ils formèrent et entretinrent des groupes d'hommes en armes entraînés (« tsuwamono ») dans le cadre des relations familiales. La guerre privée était alors le meilleur moyen de régler un différend avec son voisin. Au cours des XIe et XIIe siècles, on observe la constitution, la montée en puissance puis l'hégémonie d'une couche sociale de spécialistes de la guerre, désigné sous le nom de « bushi » ou, plus rarement, de « samouraïs ». Ces guerriers étaient liés par des relations vassaliques et hiérarchisées d'hommes à hommes dont la base était la propriété de la terre. Pour faire un raccourci que les historiens me pardonneront, on observe la mise en place d'une organisation qui serait comparable au système féodal européen.

Le Japon, parti d'un régime bureaucratique centralisé avec des fonctionnaires envoyés dans les provinces, en était arrivé à un système dans lequel l'administration locale était largement confiée à des notables locaux de type guerrier. — Francine Hérail (« L'Histoire du Japon des origines à nos jours » - Éd. Hermann)

 

Ces groupes de guerriers, désormais socialement distincts, étaient amenés à jouer un rôle politique de plus en plus important. Les nombreuses rébellions qui ont secoués les provinces ont permis l'émergence de grands domaines. Les plus importants d'entre eux gagneront encore en influence en endossant le rôle d'arbitres dans les troubles qui ponctuaient la vie de la cour impériale.

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Avènement du « bakufu »

À la fin du XIIe siècle, même si les alliances sont fluctuantes et pas toujours claires, deux clans dominent néanmoins le jeu politique : les Minamoto et les Fujiwara. Cette situation ne pouvait que déboucher sur l'affrontement. En 1180, la guerre de Genpei éclate et 5 années de conflit décident du sort du Japon. Les Minamoto sortirent vainqueurs et le « bakufu » voyait le jour. Il s'agissait tout simplement d'un gouvernement militaire : l'Empereur était relégué à un rôle religieux et symbolique tandis que le Shōgun (« grand général pacificateur des barbares ») prenait en main la direction de l'Empire. Pour la première fois, le Japon était dirigé par des guerriers. Il le resterait jusqu'en 1868.

Les pouvoirs régaliens tendaient […] à passer entre les mains de seigneurs de la terre […]. Ces seigneurs locaux armés se fédéraient en groupements vassaliques unissant dans un lien d'obligations réciproques le suzerain au vassal […] créant aussi de nouvelles valeurs surgies de l'éthique guerrière primitive, se raffinant au contact des pensées venues de Chine, bouddhisme zen et néoconfucianisme surtout. — Pierre Souyri (« L'Histoire du Japon des origines à nos jours » - Éd. Hermann)

 

Les samouraïs que nous connaissons

 

Le pouvoir aux mains des guerriers

Dans les siècles qui vont suivre, malgré les heurts — il y aura même un retour de la figure de l'empereur de 1333 à 1336 (restauration Kenmu) —, cette classe guerrière va se maintenir au pouvoir et affermir son autorité sur l'ensemble de l'archipel et, durant l'époque Muromachi (1336-1477), la féodalité japonaise va opérer la fusion de la culture guerrière avec celle de la cour. Pour des raisons multiples, dans le courant du XVe siècle, le pouvoir shogunal perd de son influence et des seigneurs locaux puissants, les daimyos, apparaissent. Ce morcellement du pouvoir conduit à une période très troublée de guerre civile (Sengoku Jidai 1477-1573) durant laquelle les seigneurs de guerre et leurs vassaux jouent le rôle de premier plan à la tête de ce qu'il convient d'appeler désormais des clans. Ils resserrent leur contrôle sur les étages inférieurs de la classe des guerriers et l'organisation vassalique se structure (grands vassaux issus de la famille, grands vassaux, vassaux extérieurs, etc.). Ce qui est notable, c'est que ces seigneurs n'ont pas forcément de lien avec les anciennes cours d'autorité, impériale ou shogunale.

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Toujours est-il que durant ces 100 ans de conflits, bien que les samouraïs ne soient pas les seuls guerriers présents sur le champ de bataille, ils constituent le fer de lance des armées en même temps qu'ils en occupaient les différentes échelons de commandements.

Cette instabilité politique va prendre fin quand le clan Tokugawa imposera finalement son autorité aux autres familles et parviendra à réunifier le Japon. Le Shogunat Tokugawa ouvre l'ère d'Edo (1603-1853) qui sera une période de stabilité et de transformation de la société japonaise. Les différents Shoguns auront entre autres objectifs de pacifier les mœurs, ce qui aura des conséquences sur ceux que nous pouvons désormais appelés samouraïs.

Le système de classes Tokugawa

Au début du XVIIe siècle donc, les shoguns Tokugawa prennent le pouvoir et créent une hiérarchie sociale à quatre échelons surnommée système « shi-no-ko-sho » : la noblesse guerrière, les paysans, les artisans et les commerçants. Concernant les guerriers, le nouveau pouvoir promulgue rapidement le « Règlement pour les maisons guerrières ». Il s'agit ni plus ni moins d'un texte visant à régir la conduite des daimyos, de leurs vassaux et de leurs suites d'hommes-lige.

Dès le premier article […] qui faisait de « la voie des lettres, des armes, de l'arc et du cheval » le cœur de la condition guerrière, les Tokugawa signifiaient que le régime considérait les samouraïs comme ceux qui seraient en charge de diriger un pays pacifié, une tâche qui en Chine ou en Corée, était principalement dévolue à des lettrés civils. — Guillaume Carré (« L'Histoire du Japon des origines à nos jours » - Éd. Hermann)

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Mais, si le « Règlement pour les maisons guerrières » entendaient réguler les rapports entre l'autorité shogunale et les daimyos, il visait également à codifier le comportement des samouraïs. Ce texte qui a évolué régulièrement, met en première place dans sa rédaction de 1683 l'obligation de se former dans les lettres et les armes, en y joignant les vertus confucéennes de la piété filiale et de la loyauté. Les obligations liées spécifiquement aux activités militaires sont pour leur part relayées au troisième article. Symbole d'une société qui tend à se pacifier.

Comme toute société d'ordres, les relations étaient faites d'obligations et de privilèges liés au groupe d'appartenance, la plus grande faute étant d'outrepasser ses droits de classe. Ce système était toutefois plus complexe qu'il n'y paraît. Déjà parce qu'il existait une certaine porosité entre les différents groupes, et surtout parce qu'à l'intérieur de chacun d'entre eux, les statuts étaient parfois très différents. Du grand seigneur à la tête d'une puissante principauté, jusqu'au vassal obligé de vendre son mobilier pour vivre, il existait tout un monde. Pourtant, tout deux appartenaient bien à la même classe. Toujours est-il que les quatre statuts, chacun à leur place et dans leur rôle, devaient contribuer au maintien de la société civilisée et à sa stabilité. Les samouraïs devaient notamment le service des armes au sein de leur vasselage et certains d'entre eux pouvaient être appelés à exercer une fonction particulière au sein des organisations militaires ou administratives de leur fief.

Ce qui est sûr, c'est que la paix Tokugawa, tout en institutionnalisant la classe de samouraïs, va considérablement transformer leur fonction au sein de la société japonaise. L'élite guerrière devient certes une sorte de noblesse d'épée, mais elle perd sa fonction guerrière pour endosser le rôle de cheville ouvrière administrative des pouvoirs centraux et locaux.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c'est aussi durant ces 250 ans que se cristallise ce qu'on l'on retient le mieux des samouraïs : le port du « daishō » (katana et wakizachi), le respect du « bushidō » (code moral), le seppuku (suicide rituel)… Comme si dans une société où  la classe militaire s'étant largement bureaucratisée, la perte du prestige guerrier avait nécessité que des valeurs martiales d'un autre temps — parfois fantasmées — soient invoquées pour préserver la légitimité et l'honneur d'un groupe social largement minoritaire du point de vue démographique.

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Conclusion

Vous l'aurez constaté, les origines des samouraïs sont troubles. Et encore ai-je dû simplifier les informations que j'ai pu récoltées. J'ai d'ailleurs démarré cet article au VIIIe siècle mais il faut savoir que certaines recherches voient les prémices des samouraïs dès le Ve siècle. Comme tout fait historique, l'apparition des samouraïs et leur constitution en tant que classe dans la société japonaise est un phénomène long, complexe et multifactoriel. Se pencher sur la question, c'est trouver plus de questions que de réponses. Ce qui est sûr, c'est que derrière la peinture aux gros traits de la pop culture — aussi divertissante soit-elle — se cache un monde bien plus riche et passionnant. À vous de le découvrir.