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Conte #3
« Bokuden et ses trois fils »

publié le 8 avril 2020, par Shoshin Dojo

Les récits que nous vous présentons ici sont tous connus sous des formes très diverses. Même s'ils mettent en scène des personnages qui ont pu exister — c'est le cas ici —, et même si parfois ils évoquent des événements ou des anecdotes réels, il est un peu difficile dans ce monde presque magique des grands maîtres de savoir où l'histoire s'achève et où le conte commence. Il ne faut donc pas chercher à y voir autre chose qu'une manière plaisante de mettre en exergue des leçons de morale et de sagesse qui trouveront leurs réponses dans la pratique martiales.


estampe escrime japonaise

Ukiyo-e par Utagawa Kuniyoshi (vers 1849)

Au crépuscule de sa vie, maître Bokuden décida de se retirer de la direction de son école et de nommer son successeur. La tradition voulait qu’il choisisse l’un de ses trois fils qui étudiaient avec lui depuis leur enfance. Plutôt que de désigner lui-même celui qui à ses yeux avait le meilleur niveau, il préféra les soumettre à une épreuve. Ce test aurait le mérite d’être objectif et d’éviter la jalousie suscitée par une décision paternelle qui pourrait laisser entendre qu’il avait un préféré. Afin de réfléchir à la question, Bokuden invita l’un de ses confrères, un maître également réputé, à boire le thé avec lui. Ils réfléchirent à une épreuve, pesèrent le pour et le contre. Ils  cherchaient quelque chose d’exemplaire qui servirait aussi à enseigner le sens profond de la voie des arts martiaux. Inspirés par les ustensiles de la cérémonie du thé, ils s’arrêtèrent finalement sur un dispositif qui les fît sourire. Ils gagnèrent une pièce de la demeure qui donnait sur un grand corridor. Bokuden demanda à ses fils d’attendre dans le jardin et de venir chacun à leur tour quand il les appellerait. Les maîtres placèrent un bol au-dessus du shōji, la porte coulissante, de telle façon qu’il tombât sur la tête de celui qui entrerait dans la pièce.

Bokuden appela en premier Hikoshiro, son fils aîné. Celui-ci monta quatre à quatre les marches de la véranda, s’engouffra dans le corridor, allait ouvrir le shōji quand, tout à coup, il suspendit son geste. Il y avait quelque chose d’anormal, il sentait une menace. Il leva la tête et, à travers le papier de riz translucide du panneau coulissant, vit l’ombre du bol. Il esquissa un sourire, introduisit le manche de son éventail entre la porte et le chambranle puis, millimètre par millimètre, entrouvrit le shōji sans faire tomber le bol. Il finit par l’attraper et entra dans la pièce avec. Son père sourit et hocha la tête, l’autre maître de sabre aussi, avant de lui faire signe de refermer la porte et de replacer le bol. Bokuden appela aussitôt Hikogoro , son second fils qui, bien sûr, n’avait rien vu de la scène de là où il se trouvait.

Le cadet se précipita dans le corridor, ouvrit directement le shōji mais, dans un réflexe fulgurant, esquiva la chute du bol et le rattrapa au vol. Il entra lui aussi dans la pièce en tenant le récipient dans les mains, pas peu fier de sa prouesse !

La porte refermée et le bol remis en place, ce fut au tour d’Hikoroku, le troisième fils, d’être appelé. C’était le plus fort des trois au maniement du sabre. Avec la fougue de la jeunesse, le benjamin fit glisser le shōji et fut stupéfait de recevoir brutalement un bol sur la tête. Mais, avant que l’ustensile qui avait rebondi sur son crâne ne touchât les tatamis, le jeune samourai dégaina son sabre et le brisa net. Il rengaina tout en se rengorgeant, s’attendant à recevoir un compliment pour cet exploit !

« Alors, demanda Bokuden à son confrère, lequel de mes fils est le plus digne de me succéder ?

— Votre aîné. Il a démontré qu’il est déjà un maître. Il est le digne représentant de votre école car il n’a pas eu besoin de combattre pour vaincre.

— Et que pensez-vous des deux autres ?

— Le cadet a encore beaucoup de chemin à parcourir car, même s’il a bien réagi, il a été surpris. Il n’a pas su anticiper et cela dénote son manque de maturité. Un maître doit toujours avoir l’esprit en éveil. Quant à votre benjamin, malgré sa démonstration éblouissante, il s’est couvert de ridicule. Il était trop tard pour dégainer son sabre car dans un vrai combat il aurait été tué avant. Le bol ne l’a-t-il pas touché en premier ? Et surtout, quelle puérilité de briser ce précieux ustensile ! Il n’avait qu’à s’en prendre à lui-même. »


Un peu d'histoire

Tsukahara Bokuden fut sans doute le plus grand maître de sabre du XVIème siècle. Au cours de ses multiples duels et combats sur les champs de bataille, il ne connut aucune défaite. Représentant de l’école Tenshin Shōden Katori Shintō-ryū, Bokuden pratiqua également beaucoup de styles jusqu’à façonner le sien qu’il intitula « l’art de vaincre sans combattre ». Il fut maître d’armes du shogun et de quelques grands généraux de son temps. Des samouraïs venaient de toutes les provinces du Japon étudier son art incomparable.

Des ronins tentaient régulièrement de se mesurer à lui dans l’espoir de se tailler une réputation, mais plus les années passaient, moins il répondait à leurs défis. L’un de ses moyens préférés pour décourager les provocateurs était de les emmener dans son jardin et de couper devant eux, d’un coup de sabre, une branche de cerisier ou de prunier en fleurs qu’il leur offrait ensuite. Cela suffisait généralement à démoraliser la candidat, car quand il constatait qu’aucun pétale n’était tombé, il comprenait qu’il n’avait aucune chance. Accomplir un tel exploit supposait en effet une précision et une rapidité difficile à égaler.


tiré de « Contes et récits des arts martiaux de Chine et du Japon » par Pascal Fauliot (Éd. Albin Michel)

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