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Anne Franck au pays des mangas

publié le 10 janvier 2019, par Alban

J'ai découvert cette bande dessinée documentaire et interactive il y a quelques années maintenant. Je me souviens avoir été immédiatement bluffé et emballé. D'abord par son format et les perspectives qu'il ouvre en termes de narration, de niveaux de lecture, de contenus, d'univers visuels et d'expériences pour le lecteur… Et aussi par la manière dont elle aborde le sujet et les nombreuses questions qu'elle soulève.

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Alors. Il faut commencer par expliquer que cette BD (en plus d'être un reportage interactif) est multimédias. On retrouve la structure classique d'une BD : des planches composées de cases. L'originalité vient du fait que certaines de ces cases intègrent des éléments photographiques, audios et vidéos. Elle est interactive parce que c'est le lecteur qui décide de lancer les animations. Et enfin documentaire parce que le lecteur a la possibilité d'accéder à des contenus audios et vidéos qui vont enrichir la BD à proprement parler et qui sont autant de parenthèses dans la narration principale.

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Ce qui est génial avec ce format, c'est que les possibilités de lectures sont énormes. On peut en première lecture éviter tous les contenus annexes pour se concentrer sur la partie BD à proprement parler ; puis visionner tous les documents dans un second temps ; une troisième lecture pour prendre le temps d'apprécier les animations graphiques et audios directement insérées dans les cases… Bref, on peut faire comme on veut. Ce qui est sûr, c'est qu'il faut un peu de temps (et c'est un euphémisme) pour faire le tour de tous les contenus et les appréhender finalement comme un ensemble.

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Venons-en au sujet. Autant le dire dès le départ, cette BD n'est pas destinée aux plus petits. Même si elle est tout public, je pense que le propos sera difficilement pertinent avant le collège (et encore faudra-t-il l'aide des parents pour décoder certains éléments). Voici en résumé l'objet et les intentions des auteurs (ou du moins ce que j'en ai saisi).

Il existe des mangas sur à peu près tout. Ce média, ultra populaire au Japon, s'est attaqué à tous les sujets. Comme tout média de cette envergure, il est vecteur d'opinions et de normes tout autant que le reflet des stéréotypes et des représentations en jeu dans la société. Difficile de faire la distinction. Ce n'est de toute manière pas le sujet ici. Toujours est-il que l'Histoire (ancienne ou contemporaine) fait partie de ces domaines largement explorés par les mangakas et qu'on ne compte plus les adaptations de romans étrangers. « Le journal d'Anne Frank » ne fait pas exception.

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"Le journal d'Anne Frank" adapté en manga (image tirée des contenus de "Anne Frank au pays des mangas")

Il est le plus lu et le plus étudié des livres étrangers au Japon. Toutes générations confondues, tout le monde connaît la petite fille d'Amsterdam et son destin tragique. Un best-seller, donc disponible en manga, mais dans lequel Anne Frank est simplement perçue comme l'héroïne d'un roman à la conclusion dramatique. Ce traitement léger surprend nos consciences occidentales. Surtout qu'on ne peut ignorer les liens étroits qu'a entretenus le Japon impérial avec le Troisième Reich. Pourtant, il semblerait que nombreux sont les Japonais qui ignorent ou méconnaissent la Shoah. Ils semblent même ne pas bien connaître leur propre histoire, ou du moins celle de la Seconde Guerre mondiale. Et c'est l'idée vague qui fait à peu près consensus au Japon sur ces sujets polémiques ou controversés. Et c'est là le point de départ du questionnement des auteurs : quelle place dans la mémoire japonaise pour Anne Franck ? Quelle place pour les crimes de guerre ?

Aussi les auteurs décident de se rendre sur place pour comprendre. Le résultat de ce voyage, ce sera cette BD interactive. Sans porter de jugement, ils sont allés à la rencontre des Japonais  pour, comme ils le disent, « dissiper le brouillard du relativisme culturel qui nimbe généralement l'Asie lorsqu’elle est observée depuis l'Occident » et comprendre ce silence mémoriel.

Cette tentative est frappante d'actualité. Depuis 2012, Shinzo Abe est installé dans le fauteuil de Premier ministre du Japon. Sa politique – intérieure comme extérieure –, au forts accents nationalistes, montre clairement que le Japon cherche à retrouver sa place sur la scène internationale. L'Histoire a toujours été instrumentalisé à des fins politiques (propagande, ré-écriture des faits, négationnisme, mythes nationaux…). Les exemples ne manquent pas, à commencer en Europe et en France. Mais dans le contexte actuel, il est facilement compréhensible que les autorités japonaises n'ouvrent pas la boîte de Pandore pour regarder en face la part sombre de leur histoire. Le devoir de mémoire n'est pas au programme. Pourtant les sujets ne manqueraient pas vraiment : sac de Nankin, femmes de réconfort, Unité 731… Pour ne citer que les plus sinistrement fameux.

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Tokyo : camionnette d'un groupe d'extrême droite (image tirée des contenus de "Anne Frank au pays des mangas").

L’État japonais passe sous silence bon nombre d'exactions commises sous le régime impérial, colonial et expansionniste du 20ème siècle. Ces faits, bien connus à l'étranger, sont pourtant inexistants du débat public au Japon. Soit il y a une version officielle et on s'y tient ; soit on n'en parle pas. Les gouvernement successifs sont-ils responsables de cet état de fait ? Sans doute oui. Mais pas uniquement. Le tempérament d'une société qui veut conserver les apparences et ne pas perdre la face quelles que soient les circonstances – même face à l'évidence ? – n'y est sans doute pas pour rien. Sans doute l'attitude des alliés (les Américains en tête) explique-t-elle aussi ce silence. Là où l'Allemagne a été sommée de faire acte de repentance et de reconnaître ses fautes, il s'agissait de faire du Japon un allié de premier ordre en Asie face à la Russie stalinienne, à la Chine maoïste et à la République populaire de Corée du Nord qui allait bientôt naître. Pas de procès de Nuremberg pour le régime japonais. Finalement, les crimes de guerre sont rangés sous le tapis à la faveur des intérêts stratégiques de la guerre froide.

Voici donc le résumé rapide des sujets que vous découvrirez au fil des pages de cet ouvrage.


Au-delà d'un sujet qui peu paraître compliqué, je vous invite fortement à découvrir cette BD interactive. Ne serait-ce que pour l'originalité du format. Elle est en ligne ici. À noter qu'il existe également une très belle version papier. Les auteurs ont dû faire l'impasse sur une partie des contenus bien sûr, mais sans que cela nuise à la pertinence du propos. Bonne découverte !

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